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Cognition

14 nov 2007

Du langage des singes au langage de l’homme

Laurence Houdouin
L’émergence du langage peut être appréhendée de différentes manières. En particulier, le langage peut être étudié en comparant des systèmes de communication d’espèces proches de la nôtre comme celles des chimpanzés ou des bonobos… De nombreux chercheurs ont ainsi mené des expérimentations sur les grands singes avec des résultats, parfois contradictoires, mais souvent très instructifs.
Viki, Washoe, Kanzi et les autres… L’enseignement du langage humain aux grands singes, et notamment les travaux de Keith et Cathy Hayes avec Viki dans les années 1950, ont clairement montré que le langage oral humain était difficilement accessible aux chimpanzés. En revanche, l’apprentissage d’un langage basé sur des signes ou des lexigrammes (symboles visuels arbitraires sur un clavier d’ordinateur) a donné des résultats plus convaincants. Après 3 ans d’entraînement par Allen et Beatrix Gardner dans les années 1960, Washoe était capable de produire 68 gestes différents. Des résultats étonnants ont également été obtenus avec Kanzi né en 1980. Ce bonobo n’a pas reçu d’entraînement direct, mais il a assisté, entre l’âge de 6 et 30 mois, à l’apprentissage de sa mère adoptive Matata. Une fois séparé de sa mère, on s’est aperçu que Kanzi était lui aussi capable d’utiliser les lexigrammes et apprenait beaucoup plus vite que sa mère. Par ailleurs, à 8 ans, la compréhension de l’anglais par Kanzi était comparable à celle d’Alia, un enfant de 2 ans. Kanzi obtenait même de meilleurs résultats pour des phrases sensibles à l’ordre des mots. Kanzi se débrouillait en revanche moins bien avec des phrases-listes. Quelques certitudes Différentes conclusions ont été tirées de ces expériences d’enseignement du langage aux grands singes. Les capacités des grands singes pour imiter le langage humain sont faibles. En revanche, ils peuvent apprendre à communiquer avec des gestes complexes et sont capables d’une compréhension fine de l’anglais. Leur production est cependant limitée et ne fait appel qu’à un ou deux symboles simultanément. Par ailleurs, ils ne peuvent maîtriser le temps du verbe, les questions, les négations et la récursivité. De l’aventure de Kanzi, on peut également retenir que l’immersion dans un bain linguistique et l’auto-apprentissage qui en découle semblent plus rentables qu’un apprentissage forcé. Les résultats obtenus avec Kanzi suggèrent aussi qu’il pourrait exister une période critique d’apprentissage chez les primates comme chez les humains. La piste des vocalisations Autre voie de recherche : l’étude des vocalisations simiesques dont le célèbre « ha Hoo ha Hoo ». Certains chercheurs se sont demandés si ces vocalisations pouvaient être considérées comme l’ancêtre du langage humain. Mais cette piste n’a pas donné de résultats probants. En effet, il s’avère que ces vocalisations ne possèdent quasiment pas de propriétés linguistiques. En fait, elles sont liées à l’état émotionnel de l’animal et sont émises de façon complètement involontaire. Par ailleurs, le répertoire vocal des singes élevés sans contact avec leurs congénères n’est que peu modifié. De plus, ces signaux ne peuvent être recombinés pour former d’autres séquences et ne sont généralement pas émis vers des individus spécifiques.  Argument supplémentaire pour ne pas assimiler les vocalisations des primates à un langage primitif : il a été montré que la production de ces vocalisations implique les régions sous-corticales limbiques et non pas les zones corticales comme pour le langage humain (Uwe Jungens, Gottingen). Les origines gestuelles du langage Piste plus prometteuse que les vocalisations pour la recherche des origines du langage : l’étude des gestes communicatifs visuels (« lever le bras » ou « tendre la main »), tactiles (« petite tape dans le dos ») ou sonores (« frapper le sol »). Contrairement aux vocalisations, ces signes sont en effet intentionnels et non émotionnels, et servent à transmettre de l’information à un individu en particulier. Fait important, ces gestes sont le plus souvent réalisés par la main droite et impliquent donc de façon prédominante l’hémisphère gauche comme le langage humain. Il apparaît ainsi raisonnable de postuler que c’est le système de communication gestuel des singes, et non les vocalisations, qui serait à l’origine du langage. Les vocalisations, pour leur part, seraient plutôt comparables aux « gestes-cris » des humains (rires, pleurs, expressions faciales).  Au fil des siècles, la parole aurait pris le pas sur le geste car elle permet de libérer les mains, peut être utilisée hors du champ visuel, demande moins d’attention. De plus, sa vitesse de transmission est beaucoup plus rapide et la dépense énergétique plus faible. Pourquoi l’homme et pas le singe ? Pourquoi le langage ne s’est développé que chez l’Homo sapiens ? Le changement  d’écosystème a dû jouer un rôle mais selon Jean-Marie Hombert : « Cette évolution spécifiquement humaine serait due en partie à l’augmentation du nombre d’individus dans le groupe et de la quantité d’informations à traiter, et surtout aux difficultés grandissantes pour établir son statut social et construire des alliances. » 

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